Colombie : quand les réseaux sociaux deviennent des vecteurs d'enrôlement des mineurs
L'organisation non gouvernementale Human Rights Watch (HRW) a rendu publiques, lundi, les conclusions d'une enquête accablante sur le rôle des plateformes numériques dans le recrutement de mineurs par les groupes armés en Colombie. Selon l'ONG, Facebook et TikTok se révèlent incapables d'endiguer la diffusion de contenus destinés à enrôler des enfants et des adolescents, leurs algorithmes semblant même favoriser cette pratique.
Un phénomène en forte hausse depuis 2021
Le conflit armé colombien, vieux de six décennies, a toujours vu guérillas et narcotrafiquants s'emparer d'enfants issus de milieux défavorisés. Toutefois, l'explosion de l'usage des réseaux sociaux a considérablement amplifié ce fléau. HRW recense ainsi 1.500 cas d'enrôlement depuis 2021, sur la base de chiffres officiels.
Les statistiques révèlent une réalité particulièrement préoccupante : plus de 30% des jeunes enrôlés ont entre 10 et 14 ans, et près de la moitié appartiennent à des communautés indigènes. Les filles, qui représentent 40% des cas recensés, sont exposées à des violences sexuelles d'une gravité extrême.
Des contenus qui glorifient la vie criminelle
L'enquête de HRW met en lumière des publications qui glorifient l'existence au sein des groupes armés, proposant de fausses offres d'emploi à des jeunes vulnérables. Des criminels y exhibent des liasses de billets et des bijoux, se mettent en scène dans des camps ou écoutent des « narcocorridos », ces chansons d'inspiration mexicaine célébrant l'univers des trafiquants de drogue.
Les organisations concernées sont principalement le cartel du Clan del Golfo, les dissidences des ex-Farc ayant rejeté l'accord de paix de 2016, et la guérilla de l'ELN (Armée de libération nationale). Ces groupes recrutent des mineurs pour combattre, recueillir des renseignements ou piloter des drones.
La nécessité de contre-discours
Mathew Charles, directeur de la fondation « Mi historia » qui accompagne des jeunes victimes du conflit, a dénoncé lors d'une conférence de presse à Bogota la stratégie de séduction déployée par les groupes armés. « Ce que les groupes armés font très bien sur les réseaux sociaux, c'est vendre un style de vie », a-t-il expliqué, en projetant une image de la masculinité ou en promettant protection et argent facile.
« Ce que nous devons faire, en tant qu'Etat, en tant que société civile, c'est mettre au jour ces tromperies, ces mensonges, et créer des contre-discours. »
Juanita Goebertus, directrice de HRW pour les Amériques, a pour sa part exhorté les plateformes numériques à reconnaître leur responsabilité : « En pratique, elles sont utilisées pour la commission de délits, voire pour la commission de crimes de guerre. »
Des engagements insuffisants de la part des géants du numérique
L'ONG a signalé le problème à Meta, maison mère de Facebook, ainsi qu'à ByteDance, propriétaire de TikTok. Les deux entreprises affirment avoir supprimé les contenus signalés et assurent s'efforcer d'améliorer leurs stratégies de lutte contre le recrutement des mineurs. Des déclarations que la réalité du terrain semble pourtant démentir.
Quelle réponse politique face à ce fléau ?
Le président colombien Abelardo de la Espriella, tenant de la droite dure au pouvoir depuis moins d'un mois, privilégie une offensive militaire contre ces groupes, avec le soutien des Etats-Unis et d'Israël. Une approche qui interroge, alors que la dimension sociale et numérique du phénomène semble exiger des réponses plus structurelles.
Cette situation colombienne offre un triste miroir à d'autres régions du monde, où la captation de la jeunesse par des groupes armés via les réseaux sociaux constitue une menace croissante. Elle rappelle, s'il en était besoin, que la souveraineté nationale ne saurait se concevoir sans une protection effective des plus vulnérables contre les prédateurs de toute nature.
Questions fréquentes sur l'enrôlement des mineurs en Colombie
Quels sont les groupes armés qui recrutent des mineurs en Colombie ?
Les principaux groupes sont le cartel du Clan del Golfo, les dissidences des ex-Farc ayant rejeté l'accord de paix de 2016, et la guérilla de l'ELN (Armée de libération nationale).
Quel est le rôle des réseaux sociaux dans ce phénomène ?
Facebook et TikTok sont utilisés pour diffuser des contenus glorifiant la vie dans les groupes armés et proposer de fausses offres d'emploi. Selon HRW, leurs algorithmes semblent même promouvoir ces contenus.
Quelles sont les caractéristiques des mineurs enrôlés ?
Plus de 30% ont entre 10 et 14 ans, près de la moitié appartiennent à des communautés indigènes, et les filles représentent 40% des cas recensés, avec une exposition particulière aux violences sexuelles.