Saint-Lô : Six générations perpétuent un savoir-faire photographique ancestral
Dans un monde où l'instantané numérique règne en maître, l'histoire de Jérôme Guézou et de son studio photographique de Saint-Lô témoigne d'une remarquable continuité familiale. Depuis plus de 154 ans, six générations se sont succédé à la tête de ce qui constitue aujourd'hui le plus ancien commerce familial de la ville préfecture normande.
Les origines : une femme pionnière face à l'adversité
L'aventure débute dans la seconde moitié du XIXe siècle, lorsqu'un commerçant établit son studio photographique dans la rue principale de Saint-Lô. Frappé par la tuberculose peu après l'ouverture, c'est son épouse qui reprend courageusement les rênes de l'entreprise. Pendant plus de 35 ans, jusqu'en 1905, cette femme d'exception assure seule les prises de vue et la gestion du commerce, incarnant déjà cet esprit de résistance qui caractérisera la lignée.
Cette dame était l'arrière-arrière-arrière-arrière cousine de l'actuel propriétaire, Jérôme Guézou, établissant ainsi une filiation qui traverse les époques. Le studio original, situé à quelques mètres seulement de l'emplacement actuel, fut détruit lors des bombardements de 1944 avant d'être reconstruit après guerre, symbolisant la capacité de renaissance de cette entreprise familiale.
L'âge d'or de la photographie de famille
Après Madame Béranger, un cousin gère l'affaire jusqu'en 1908, avant que Léon Drucbert, neveu de la fondatrice, ne reprenne le flambeau jusqu'en 1939. À cette époque, le métier de photographe revêtait une dimension profondément humaine et sociale. "Le photographe voyait passer devant son objectif plusieurs générations. Il était tellement proche qu'on l'invitait parfois au repas dominical", témoigne Jérôme Guézou.
Charles, fils de Léon, lui succède et marque durablement la mémoire collective saint-loise. Encore aujourd'hui, des habitants se souviennent de cette figure emblématique du commerce local.
Transmission et modernisation
Jacques Guézou, père de l'actuel propriétaire et neveu de Charles Drucbert, entre en apprentissage chez son oncle avant de s'émanciper temporairement. En 1971, il ouvre ses propres studios à Condé-sur-Vire puis à Torigni-sur-Vire, créant quelques tensions familiales dues à cette concurrence directe.
Cependant, l'esprit familial l'emporte : au moment de prendre sa retraite, Charles Drucbert propose à son neveu de reprendre l'affaire historique. "C'était important pour lui que le studio reste dans la famille", souligne Jérôme. En 1983, Jacques et son épouse reprennent le studio, fermant leurs autres établissements pour se concentrer sur Saint-Lô.
Une nouvelle génération face aux défis contemporains
Jérôme Guézou incarne aujourd'hui la sixième génération. Initialement réticent à embrasser la carrière de photographe, il débute comme vendeur avant de gravir progressivement les échelons. Ce n'est qu'après sa séparation qu'il se résout à prendre l'appareil photo : "Je me mets à la prise de vue", confie-t-il, découvrant alors sa véritable passion.
Le studio moderne propose une gamme complète de services : photographies de famille, portraits d'enfants et de bébés, clichés scolaires, mariages, photographies d'entreprise, ainsi que la vente de matériel photographique de pointe. Cette diversification témoigne d'une capacité d'adaptation remarquable.
L'avenir entre tradition et innovation
Face aux défis technologiques contemporains, notamment l'émergence de l'intelligence artificielle qui menace les métiers traditionnels de l'image, Jérôme Guézou fait preuve du même pragmatisme que ses prédécesseurs. Son père lui prédit simplement : "Tu t'adapteras".
Envisageant de former un apprenti pour l'épauler, le photographe n'exclut pas une septième génération familiale, tout en refusant d'imposer ce choix à ses enfants. Cette approche respectueuse de la liberté individuelle illustre l'évolution des mentalités au sein de cette dynastie entrepreneuriale.
L'histoire du studio Guézou dépasse le simple cadre commercial pour devenir le témoignage vivant d'une époque où l'artisanat et la proximité humaine constituaient les fondements durables de l'économie locale. Dans un contexte de mondialisation effrénée, cette continuité familiale représente un modèle de résistance et d'adaptation qui force le respect.