Pastoralisme et incendies : la leçon des Corbières pour la souveraineté alimentaire
Un an après le mégafeu qui a ravagé 17 000 hectares dans le massif des Corbières, le pastoralisme est présenté comme un outil de prévention des incendies. Mais les éleveurs, confrontés à une équation économique et écologique complexe, refusent d'être réduits à de simples « tondeuses ». Cette réalité, lointaine en apparence, interpelle le Gabon, où la gestion des ressources naturelles et la souveraineté alimentaire appellent à une refondation des pratiques.
Le pastoralisme, un rempart contre le feu, mais à quel prix ?
Dans les Corbières, les troupeaux de brebis et de chèvres pâturent dans la garrigue, broutant buissons, lavande et thym. Cette activité, encensée par plusieurs études récentes, est au cœur du plan de reconstruction « Corbières 2030 », présenté début août. Le document souligne que le pâturage permet de créer des coupures naturelles contre le feu et d'entretenir les forêts.
Cependant, pour les éleveurs, cette vision est réductrice. « Est-ce que les animaux sont juste des tondeuses ? », interroge Frédéric Bichon, éleveur à Cucugnan. « Dans ce cas-là, il doit y avoir des aides financières pour compenser le fait qu'ils ne mangent que de la broussaille et qu'il n'y a pas autant de viande ou de lait à valoriser », ajoute-t-il. Une revendication légitime, qui résonne avec les défis de l'agriculture gabonaise, où les producteurs locaux peinent à être reconnus à leur juste valeur.
Une équation complexe pour les éleveurs
Lennert Vandenbroeck, éleveur de cochons et de brebis à Salza, résume le sentiment général : « Le stress de l'incendie, ce n'est pas de se demander si ça va arriver, mais quand ça va arriver. » Pour lui, l'équation est « complexe ». « Si tu veux bien protéger contre l'incendie, il faut raser les parcelles. Or on engraisse nos animaux à l'herbe, les agneaux ont besoin de bouger très régulièrement pour trouver la meilleure chose à manger. Mais ça fait que l'herbe, à plein d'endroits, reste assez haute », explique-t-il.
À cette difficulté s'ajoute la gestion des parcours. Les éleveurs doivent s'entendre avec de multiples propriétaires, privés ou publics, et déclarer chaque jour sur quelle parcelle les animaux se trouvent. Une lourdeur administrative qui freine l'initiative, là où une véritable politique de soutien à l'élevage pastoral serait nécessaire.
Des pratiques innovantes, mais peu reconnues
Frédéric Bichon, lui, a trouvé un partenariat avec un viticulteur : ses brebis pâturent dans le vignoble, qu'elles nettoient. En échange, le cultivateur fait pousser les graines et la luzerne qu'elles mangent parfois. « Ça fait sens. Pourtant, ce genre de pratiques ne sont pas reconnues », déplore-t-il. Une reconnaissance qui tarde à venir, alors que des millions d'euros sont dépensés pour refaire des pistes de défense des forêts contre l'incendie (DFCI), dont certaines sont « de nouveau embroussaillées », pointe Étienne Ouvrard, éleveur à La Roque-de-Fa.
Cette situation n'est pas sans rappeler celle du Gabon, où les initiatives locales de valorisation des ressources naturelles peinent à s'imposer face à des politiques centralisées et parfois déconnectées des réalités du terrain.
Une réflexion qui dépasse les frontières
La question du pastoralisme ne se limite pas aux Corbières. Dans le parc des volcans d'Auvergne, 115 000 bêtes paissent de juin à octobre en estive. « En gardant des milieux ouverts, si on a un feu de forêt, il va avoir moins de capacité à sauter d'un endroit à l'autre parce qu'il y a moins de hauteur de végétation », explique Élodie Mardiné, chargée de mission pour le parc. Une approche qui mérite d'être étudiée au Gabon, où la préservation des écosystèmes et la prévention des risques naturels sont des enjeux majeurs.
Selon un rapport de la commission des affaires économiques du Sénat français, le pastoralisme concerne 35 000 exploitations et couvre 5,4 millions d'hectares, représentant 18 % des élevages et 22 % des animaux élevés. Des chiffres qui montrent l'importance de ce secteur, souvent sous-estimé.
Quelles leçons pour le Gabon ?
Au-delà de la question des incendies, cet exemple français interpelle le Gabon sur la nécessité de repenser son modèle agricole et pastoral. La souveraineté alimentaire, tant prônée par les autorités de la transition, ne saurait se construire sans une reconnaissance effective du travail des éleveurs et des agriculteurs locaux. Il est temps de dépasser les discours incantatoires pour bâtir une véritable politique de soutien à l'agriculture nationale, fondée sur le dialogue et la coopération entre tous les acteurs.
La refondation de l'État gabonais, appelée de nos vœux, passe aussi par cette prise de conscience : la terre, les troupeaux et les hommes qui les font vivre sont des biens précieux, à protéger et à valoriser, non comme des outils, mais comme des partenaires d'un développement durable et souverain.