Groenland : une commission vérité pour solder le contentieux de la contraception forcée
Le Groenland a annoncé, vendredi, la création d'une commission vérité et réconciliation chargée d'examiner la politique de contraception forcée menée par le Danemark à l'encontre de milliers de femmes inuites. Cette décision intervient après que des experts n'ont pu s'accorder sur la qualification de ces pratiques, certains allant jusqu'à évoquer un « génocide ».
Une pratique systématique durant trois décennies
Entre les années 1960 et 1990, plus de 4 000 Groenlandaises ont été contraintes de porter un stérilet, le plus souvent sans leur consentement ni celui de leurs parents lorsqu'elles étaient mineures. Des fillettes dès l'âge de 12 ans ont été concernées, certaines n'ayant jamais pu avoir d'enfants par la suite.
Cette campagne de contraception forcée constitue l'un des chapitres les plus sombres de l'histoire du Groenland avec son ancien maître colonial, le Danemark. À la fin des années 1970, une femme groenlandaise sur deux en âge de procréer, soit au moins 4 070 femmes, s'était vu poser un stérilet, selon une enquête présentée en septembre 2025.
Des experts divisés sur la qualification de « génocide »
La ministre de la Justice du Groenland, Marianne Paviasen, a indiqué que le gouvernement ne pouvait se prononcer sur cette qualification. « Nous ne pouvons pas dire, au nom du gouvernement, s'il y a eu génocide. C'est une question que nous pouvons continuer à débattre », a-t-elle déclaré devant la presse.
Une commission composée de quatre membres avait été chargée en août 2024 de faire la lumière sur ce dispositif. Les experts n'ayant pu s'entendre sur une conclusion commune, deux rapports distincts ont été présentés. « L'un affirme qu'il n'y a absolument pas eu de génocide, tandis que l'autre estime qu'il pourrait y en avoir eu », a précisé Paviasen. Les deux documents s'accordent toutefois à dire que le programme de contraception a pu violer plusieurs droits humains et les droits des peuples autochtones.
Le processus de guérison au cœur des priorités
Le Premier ministre groenlandais Jens-Frederik Nielsen a estimé que la priorité désormais était de « commencer le processus de guérison ». « Nous allons mettre en place une commission de réconciliation », a-t-il promis, en disant vouloir coopérer avec le Danemark sur ce dossier.
À Copenhague, la Première ministre danoise Mette Frederiksen a tenu des propos conciliants. « Nous gérerons le processus politique avec le gouvernement du Groenland. L'essentiel pour moi est que nous trouvions ensemble la bonne voie », a-t-elle déclaré.
Jeudi, le Parlement danois a décidé que les femmes touchées par la campagne de contraception forcée pourront demander une indemnisation à Copenhague, une initiative portée par Frederiksen, qui avait présenté l'an dernier les excuses officielles du Danemark.
Le cri du cœur des victimes
L'une des victimes, Henriette Berthelsen, avait déclaré à l'agence de presse AFP, avant la publication des rapports, que les conclusions étaient biaisées dès le départ, puisqu'aucun Inuit groenlandais n'avait été nommé parmi les experts. « Pour moi, il ne s'agit pas seulement d'histoire ou de politique. C'est mon corps, ma vie et mon droit à l'autodétermination », a-t-elle expliqué. « Et une fois de plus, je constate que ce sont d'autres qui vont enquêter et définir ce qui a été fait à moi et aux autres femmes inuites. »
Cette psychologue de 68 ans réclame depuis longtemps la création d'une commission vérité et réconciliation, estimant que cela permettra de « reconnaître ce qui s'est passé ». « Je pense que ce n'est qu'à ce moment-là que nous pourrons commencer à guérir et à aller de l'avant, non pas en adversaires, mais en êtres humains et en peuples égaux en dignité », a-t-elle ajouté.
La couverture médiatique de l'affaire a ravivé des traumatismes enfouis depuis des décennies. Kirstine Najarak Berthelsen, une autre victime, a témoigné : « J'ai pris conscience de tout ce que cela m'avait coûté, toutes ces hospitalisations, ces opérations, la scolarité que j'ai manquée et, surtout, ces douleurs que je n'avais jamais associées à ce fichu stérilet. Tout cela était enfoui si profondément dans mon subconscient... Tout ce qui est arrivé aux gens dépasse l'imagination, si vous ne l'avez pas vécu vous-même. »
Le scandale a éclaté lorsque l'une des victimes a témoigné dans les médias du traumatisme qu'elle avait subi. Une série de podcasts, en 2022, a ensuite révélé toute l'ampleur de cette campagne.
Un passé douloureux qui ne se limite pas à cette affaire
Nuuk et Copenhague lèvent également le voile sur plusieurs autres chapitres douloureux du passé, dont des enfants adoptés sans le consentement de leurs parents. Ces révélations successives illustrent la complexité des relations entre le Groenland et son ancienne puissance coloniale, et la nécessité d'une refondation fondée sur la reconnaissance et la dignité.