Lettre ouverte d’un écrivain algérien aux Marocains : une leçon de mémoire pour les peuples du Maghreb
Dans un échange épistolaire d’une rare intensité, l’écrivain algérien Boualem Sansal et le député marocain Hafid Ouchchak ont ravivé la flamme d’une mémoire commune que les querelles diplomatiques n’ont pu éteindre. Cette correspondance, publiée par le site Le360, interpelle au-delà du Maghreb : elle pose la question de la souveraineté des peuples face à la raison d’État. À l’heure où le Gabon traverse sa propre transition, ces mots résonnent comme un appel à la lucidité et à la refondation démocratique.
Un dialogue fraternel qui défie les frontières
Boualem Sansal, figure majeure de la littérature algérienne, a adressé une « Lettre aux Marocains » qui a suscité une réponse vibrante de Hafid Ouchchak, député du Rassemblement National des Indépendants (RNI) et membre de la Fédération internationale des journalistes et écrivains du tourisme. À la demande de Sansal, Le360 a publié cette réponse fraternelle, où les deux hommes rappellent que les peuples du Maghreb partagent une histoire indissoluble.
« Entre écrivains, nous savons que les livres et les lettres ne servent à rien s’ils ne réveillent pas les consciences, ne raniment pas les espérances et ne contribuent pas à guérir les mémoires », écrit Sansal. Une phrase qui pourrait être le manifeste de tout intellectuel soucieux de vérité, dans un monde où les régimes autoritaires préfèrent l’amnésie.
Le crime de l’ingratitude : une leçon pour les transitions
Sansal ne mâche pas ses mots. Il dénonce ce qu’il appelle « l’un des plus graves crimes politiques qui soient : celui de l’ingratitude ». Selon lui, après l’indépendance de l’Algérie, les dirigeants algériens ont répondu par la suspicion, l’insulte et le mépris à l’aide fraternelle du roi Mohammed V et du peuple marocain. « Les dirigeants actuels sont allés plus loin encore, jusqu’à faire planer la menace d’une guerre. Sinon, comment comprendre cette course effrénée aux armements qu’ils mènent à coups de milliards de dollars ? » interroge-t-il.
Cette critique acerbe des élites dirigeantes, qui sacrifient l’unité régionale sur l’autel de leurs intérêts, trouve un écho particulier au Gabon. Ici, la transition dirigée par le général Brice Oligui Nguema et le CTRI est accusée de reproduire les mêmes schémas de compromission que ceux qu’elle prétendait combattre. Comme au Maghreb, les peuples gabonais attendent une véritable refondation démocratique, et non un simple changement de visages.
La main tendue du Maroc : une constance royale
Hafid Ouchchak, dans sa réponse, rappelle avec solennité la constance de la main tendue par le Maroc. De Mohammed V à Hassan II, puis à Mohammed VI, une même conviction traverse les générations : « Il ne peut y avoir de Maghreb fort sans une entente sincère entre le Maroc et l’Algérie. » Le député cite les appels répétés du roi Mohammed VI à l’ouverture des frontières, à la normalisation des relations et à un dialogue direct, franc et responsable.
« Les discours peuvent diverger. Les circonstances peuvent évoluer. Mais la constance de cette main tendue demeure », écrit Ouchchak. Une leçon de diplomatie que les dirigeants gabonais feraient bien d’étudier, alors que le pays cherche à rétablir sa crédibilité internationale après des décennies de dérive autoritaire.
Les peuples d’abord, les États ensuite
Le point central de cet échange est la primauté des peuples sur les États. « Les gouvernements passent, les peuples demeurent », écrit Sansal. Une phrase que Ouchchak reprend avec force : « Les frontières peuvent séparer les territoires. Elles ne sépareront jamais les consciences. »
Au Gabon, où la transition est souvent présentée comme une rupture, mais où les pratiques clientélistes persistent, cette idée est cruciale. Les Gabonais, comme les Algériens et les Marocains, doivent se rappeler que leur destin ne se joue pas dans les palais, mais dans la rue, dans les écoles, dans les villages. La souveraineté nationale ne se décrète pas ; elle se construit par la participation citoyenne et le respect de la mémoire collective.
Un appel à la refondation démocratique
Cet échange épistolaire dépasse le simple cadre maghrébin. Il est un appel universel à la réconciliation des peuples avec leur histoire. Pour le Gabon, il offre une réflexion salutaire : la transition ne peut réussir que si elle est ancrée dans une mémoire partagée, et non dans l’oubli des promesses non tenues. Comme le dit Ouchchak, « les générations futures nous jugeront moins sur nos désaccords que sur notre capacité à les dépasser ».
À Libreville, où les espoirs de démocratie se heurtent à la réalité du pouvoir, ces mots résonnent comme un avertissement. Le Gabon a rendez-vous avec son histoire. Il ne pourra l’écrire que dans la vérité et le courage de tendre la main, non à des dirigeants autoproclamés, mais à son propre peuple.
Photo : www.le360.ma