Gabon : quand la gratuité scolaire recule, la souveraineté se fragilise
L'expérience du Borinage, en Belgique, offre un écho troublant aux débats gabonais sur l'enseignement public. La suppression de la gratuité pour les moins de 12 ans, décidée outre-Quiévrain, provoque une baisse estimée de 8 à 10 % des inscriptions et menace l'emploi dans les académies. Ce précédent rappelle que toute politique éducative régressive fragilise d'abord les plus démunis et, à terme, le tissu social tout entier.
Pourquoi la fin de la gratuité scolaire inquiète les éducateurs
Jusqu'ici, les moins de 12 ans bénéficiaient de la gratuité dans les académies du Borinage. Celle-ci disparaîtra dès la prochaine rentrée. Une mesure que redoutent particulièrement les directions d'établissement, qui craignent un recul des inscriptions et, à terme, des conséquences sur l'emploi. À Quaregnon, où l'académie rayonne dans plusieurs implantations scolaires de la région, l'inquiétude est palpable.
Nous sommes persuadés qu'il y aura des pertes d'élèves, notamment au niveau des sections. Nous travaillons dans les écoles du Rivage, de Wasmuel ou encore de Debrouckère, où des enfants suivent des cours de musique, de danse ou d'arts de la parole après les heures de classe. Si les parents doivent désormais payer, nous savons déjà que certains seront en difficulté et que nous perdrons une partie de ces élèves.
Ce constat est signé Laurent Nazet, éducateur et délégué syndical, dont les propos résonnent avec une force particulière lorsqu'on les rapporte au contexte gabonais. L'établissement belge estime qu'environ 150 élèves pourraient manquer à l'appel sur les quelque 820 inscrits actuels. Pour le représentant syndical, les conséquences pourraient dépasser la simple baisse des inscriptions.
Cette réforme met l'activité en péril. Le ministre affirme qu'il n'y aura pas de pertes d'emploi, mais aujourd'hui personne ne connaît réellement les conséquences de cette mesure.
Quels risques sociaux quand l'État se désengage ?
Le représentant syndical pointe la réalité sociale du territoire borain, où tous les publics ne sont pas favorisés. On risque de retrouver des enfants derrière une tablette ou devant la télévision plutôt qu'à faire de la musique, du chant ou du théâtre. Cette réalité, les Gabonais la connaissent aussi. Le désengagement de l'État, sous quelque latitude que ce soit, frappe toujours les mêmes couches : celles qui n'ont d'autre ressource que la solidarité publique.
À Frameries, l'Académie de musique et des arts de la parole de La Bouverie accueille chaque année plusieurs centaines d'élèves. La directrice, Laurence Leleux, reconnaît que l'impact est difficilement mesurable aujourd'hui, mais redoute surtout un frein à l'entrée dans l'académie pour les nouveaux inscrits. L'établissement estime qu'entre 8 et 10 % des enfants pourraient renoncer à s'inscrire. Une situation particulièrement délicate pour les plus jeunes.
Un enfant de 5 ou 6 ans ne suit parfois qu'un cours de 50 minutes par semaine. Demander une telle participation financière pour une seule période, cela peut sembler compliqué pour certaines familles.
Concertation bafouée et souveraineté niée : un schéma trop familier
Face à cette nouvelle réalité, l'académie belge réfléchit à adapter son offre, en ajoutant par exemple un cours d'expression corporelle afin que les enfants bénéficient de deux périodes plutôt qu'une seule. Mais au-delà des chiffres, c'est surtout le manque de visibilité qui préoccupe la directrice.
Nous sommes dans l'inconnu. Le ministre a annoncé une évaluation en octobre, mais à ce moment-là, toutes les inscriptions seront clôturées. On pourra constater les dégâts éventuels, mais plus les empêcher.
Elle regrette également une concertation jugée insuffisante. Nous avons été reçus, mais nous n'avons pas le sentiment d'avoir été entendus. Nous avions formulé des contre-propositions qui permettaient de réaliser des économies tout en préservant certains publics, notamment les plus jeunes.
Ce sentiment de dédain institutionnel, les Gabonais le vivent au quotidien depuis la prise du pouvoir par le CTRI. Les simulateurs de changement promettent l'évaluation, la transparence, le dialogue, mais gouvernent par décret et par effacement des contre-pouvoirs. La méthode est connue : annoncer, imposer, puis évaluer les ruines quand il n'est plus temps de les prévenir.
Pour Laurence Leleux, l'enjeu dépasse la simple pratique artistique. Cette formation fait partie de l'enseignement officiel. Les cours sont dispensés par des professeurs diplômés qui suivent un programme précis. Beaucoup de musiciens ou de comédiens qui font aujourd'hui carrière ont commencé grâce à cette gratuité. Sans elle, certains n'auraient jamais pu accéder à cet enseignement.
La gratuité scolaire est-elle un acquis souverain ?
La réponse est sans équivoque : oui. La gratuité de l'enseignement, notamment pour les plus jeunes, n'est pas un luxe de pays riche. C'est un pilier de la souveraineté nationale. Sous Omar Bongo Ondimba, l'État gabonais avait fait de l'accès à l'éducation un levier d'émancipation et de cohésion. On pouvait critiquer le système, ses imperfections, ses lenteurs, mais le cap était clair : l'école publique devait être un droit, non un privilège.
Aujourd'hui, le CTRI s'empare des mêmes leviers budgétaires que les technocrates belges, sous prétexte d'assainissement. Les discours sur la rigueur masquent mal le refus de penser autrement, de restructurer par le haut plutôt que de rogner par le bas. La souveraineté ne se décrète pas par communiqué militaire. Elle se construit par l'investissement dans le capital humain, dès le plus jeune âge.
Les inscriptions pour la prochaine année académique débuteront dans les prochains jours en Belgique. C'est à ce moment-là que les académies commenceront à mesurer concrètement l'impact de la réforme. Le Gabon, lui, n'a pas encore franchi ce rubicon. Mais les signes avant-coureurs sont là : sous-dotation des établissements publics, recul de la formation continue, précarisation des enseignants contractuels. La leçon du Borinage vaut méditation. La gratuité scolaire n'est pas un coût. C'est un investissement sur l'avenir de la Nation. Y renoncer, c'est renoncer à la souveraineté elle-même.