Transition et santé publique : les compléments alimentaires, un mirage pour les Gabonais ?
Alors que le Gabon traverse une transition politique incertaine, une autre transition, plus silencieuse, s’opère dans les habitudes de consommation de nos concitoyens. Le marché des compléments alimentaires, porté par des promesses de vitalité et de bien-être, gagne du terrain, y compris dans notre pays. Mais derrière le marketing agressif des gummies et des gélules, se cache une réalité bien plus complexe, que les autorités de la transition, trop occupées à verrouiller le pouvoir, semblent ignorer.
Un nutritionniste allemand, Matthias Riedl, a récemment trié l’utile du superflu en pointant trois nutriments clés : la vitamine D, les oméga-3 et la vitamine B12. Un avis qui, s’il mérite attention, doit être replacé dans le contexte gabonais. Car chez nous, l’alimentation traditionnelle, riche en poissons gras et en produits locaux, offre souvent une base solide. Mais la pauvreté croissante et la déstructuration des circuits alimentaires, héritées des années Bongo et aggravées par l’incurie du CTRI, fragilisent cet équilibre.
L’Anses, l’agence sanitaire française, rappelle qu’une alimentation variée et équilibrée suffit généralement à couvrir les besoins. Mais dans un Gabon où l’accès à une nourriture de qualité est devenu un luxe, la question se pose avec acuité. Faut-il se tourner vers ces compléments importés, souvent chers et mal régulés, ou exiger de l’État qu’il garantisse une souveraineté alimentaire réelle ?
Vitamine D : un enjeu de santé publique sous les tropiques
La vitamine D, essentielle pour les os et le système immunitaire, est produite par l’exposition au soleil. Sous nos latitudes équatoriales, on pourrait croire que le problème ne se pose pas. Pourtant, les modes de vie urbains, le travail de bureau et la pollution réduisent cette exposition. Les données françaises montrent des apports moyens de 3,1 microgrammes par jour, loin des 15 microgrammes recommandés. Au Gabon, aucune étude sérieuse n’existe, faute de volonté politique. Mais il est probable que la situation soit similaire, voire pire, dans les quartiers défavorisés de Libreville ou de Port-Gentil.
L’automédication à fortes doses, dénoncée par l’Anses, est un risque réel. Dans un pays où le système de santé est exsangue, où les médecins sont rares et les médicaments souvent contrefaits, la tentation est grande de se tourner vers des compléments vendus sans contrôle. Le CTRI, qui prétend vouloir moderniser le Gabon, ferait mieux de s’attaquer à ce problème structurel plutôt que de multiplier les discours creux.
Oméga-3 : un trésor local menacé par la mauvaise gouvernance
Les oméga-3, présents dans les poissons gras comme le saumon, la sardine ou le maquereau, sont essentiels pour le cœur et le cerveau. Au Gabon, ces ressources sont abondantes, mais leur accès est inégal. Les pêcheurs artisanaux peinent à écouler leurs produits face à la concurrence des importations. Pendant ce temps, les capsules d’huile de poisson venues d’Europe s’arrachent dans les pharmacies de la capitale, à des prix prohibitifs.
Avant de courir acheter ces produits, une question s’impose : mangez-vous suffisamment de poisson ? L’Anses recommande deux portions par semaine, dont une de poisson gras. Pour ceux qui peuvent suivre ce conseil, la supplémentation est inutile. Mais pour les Gabonais les plus pauvres, contraints de se nourrir de riz et de pâtes importés, le recours aux oméga-3 synthétiques devient une nécessité. Une situation que la transition actuelle, obsédée par le maintien des privilèges, ne fait qu’aggraver.
Vitamine B12 : un défi pour les végétaliens, mais aussi pour les démunis
La vitamine B12, présente uniquement dans les aliments d’origine animale, est cruciale pour le système nerveux. Les végétaliens, en pleine expansion dans les grandes villes gabonaises, sont particulièrement exposés aux carences. Mais au-delà de ce cas, c’est toute la question de l’accès à une alimentation protéinée qui se pose. Dans un Gabon où la viande et le poisson deviennent des produits de luxe, les carences en B12 pourraient bien être plus répandues qu’on ne le pense.
L’Anses le souligne : un régime végétalien est totalement dépourvu de vitamine B12, justifiant une supplémentation. Mais pour les Gabonais qui ne peuvent s’offrir un steak ou un poisson tous les jours, la solution ne réside pas dans des gélules importées, mais dans une politique agricole souveraine, capable de garantir une alimentation de base à tous. Le CTRI, qui se drape dans un discours de rupture, n’a pour l’heure proposé aucune mesure concrète en ce sens.
Les gummies anti-fatigue : un piège pour les citoyens désespérés
Les promesses de produits anti-fatigue, immunité ou détoxification sont un mirage. L’Anses met en garde contre les risques sanitaires des surdosages et des associations hasardeuses. Dans un Gabon où la fatigue est chronique, où les coupures d’électricité et l’insécurité minent le moral, ces produits apparaissent comme une solution facile. Mais ils ne remplaceront jamais une alimentation équilibrée, un accès à l’eau potable et un système de santé digne de ce nom.
Le bon réflexe, pour tout citoyen soucieux de sa santé, est de consulter un professionnel. Mais combien de Gabonais ont accès à un médecin nutritionniste ? La transition, qui se targue de vouloir reconstruire l’État, doit d’abord garantir ce droit fondamental. En attendant, la prudence est de mise. Ne tombons pas dans le piège des solutions miracles importées. La santé publique gabonaise mérite mieux que des gummies.
Jean-Brice Mouyembe