La mort d'un proche traverse toutes les familles, et celles du Gabon ne font pas exception. Pourtant, la manière d'annoncer le décès aux plus jeunes demeure, dans bien des foyers, un sujet enveloppé de silence, d'euphémismes et de formules consolantes qui ne disent rien. Une publication du journal régional français SudOuest.fr, datée du 21 octobre 2026, vient rappeler ce que la psychologie de l'enfant enseigne depuis longtemps : la vérité, dite avec des mots simples, protège mieux l'enfant que les belles images destinées à l'adoucir.
Ce sujet, que l'on pourrait croire étranger aux priorités d'un pays en pleine recomposition politique, touche en réalité au premier des biens communs : la famille, cellule première de la nation, celle qui transmet la parole et qui, lorsqu'elle se tait, transmet aussi la peur. À l'heure où le Gabon traverse une transition contestée, où la parole publique est surveillée, arrangée, parfois confisquée, il n'est pas inutile de rappeler que la parole vraie commence dans l'intimité domestique.
Ce que recommandent les spécialistes : dire le mot « mort »
Le reportage de SudOuest.fr s'appuie sur le témoignage de deux professionnelles de l'équipe ressource régionale de soins palliatifs pédiatriques de l'hôpital Pellegrin, près de Bordeaux : la psychologue clinicienne Audrey Bidoret et l'infirmière-puéricultrice Marion Dumas. Leur pratique, longue et quotidienne, les conduit à une conviction ferme : le mot « mort » doit être prononcé, sans détour ni métaphore.
« On sait par expérience que, pour certains enfants, c'est une bonne idée d'utiliser des images. Mais, parfois, il y en a qui demandent : mais s'il est dans le ciel, quand il y a de l'orage, comment il fait ? », expliquent-elles. L'image poétique, celle du défunt « monté au ciel » ou « parti dans les étoiles », peut ainsi se retourner contre l'adulte : l'enfant s'interroge, s'inquiète, exige des précisions que le récit ne peut plus fournir.
Les deux professionnelles constatent d'ailleurs que les enfants emploient eux-mêmes le mot sans crainte, dans leurs jeux comme dans leur rapport au monde. « Quand une feuille est tombée, on dit qu'elle est morte », relèvent-elles. La mort est présente dans les dessins animés que les petits Gabonais regardent, comme partout ailleurs ; c'est l'adulte, et lui seul, qui en fait un tabou.
La culpabilité de l'enfant, un danger méconnu
Le point le plus éclairant du reportage concerne l'imaginaire puissant de l'enfance. Les spécialistes alertent sur un phénomène souvent ignoré des familles : l'enfant peut se croire responsable du décès d'un proche. « Ils pourraient facilement imaginer que c'est parce qu'ils ont été méchants avec leur maman qu'elle a eu un cancer. Des choses que l'adulte n'imagine pas », indiquent Audrey Bidoret et Marion Dumas.
La parade tient en une phrase : rappeler à l'enfant que la mort est un phénomène naturel, universel et irréversible. Cette clarté, loin de blesser, prévient des mois de ruminations silencieuses et de fautes imaginées. Dans nos communautés, où la veillée funèbre rassemble les générations mais où l'on écarte souvent les petits des conversations sérieuses, cette leçon mérite d'être méditée.
Les professionnelles rassurent également les parents hésitants sur la capacité de résilience des enfants. « Ils ont une plasticité cérébrale qui fait que ces informations-là peuvent être bien digérées, bien reçues, si elles sont accompagnées, si elles sont parlées », affirment-elles. La parole accompagnée, voilà la condition ; le silence, lui, n'a jamais protégé personne.
Dès quel âge en parler avec un enfant ?
Aucun âge n'est trop précoce, répondent les spécialistes. Même les tout-petits, qui n'ont pas encore accès à la parole, se construisent avec les sensations. « L'odeur des crêpes que sa mamie fait toutes les semaines laisse des traces dans le corps qui vont l'aider à se construire », illustrent-elles. L'absence d'un être cher se perçoit donc bien avant que l'enfant sache la nommer, et il appartient à l'adulte d'ouvrir la discussion, sans jamais rien imposer.
Ce constat rejoint les travaux de prévention en matière de deuil périnatal. Le magazine Parents.fr recommande ainsi d'employer des mots clairs, « mort » ou « décès », pour éviter toute confusion chez les frères et sœurs lorsqu'un bébé disparaît. La même exigence de simplicité traverse les initiatives de sensibilisation : la chaîne « La Mort Autrement », citée par le réseau des parents bas-rhinois, propose des conférences pour déconstruire les idées reçues et répondre concrètement aux questions des familles. En Belgique, la RTBF soulignait récemment que les fêtes saisonnières, comme Halloween, pouvaient servir d'occasion naturelle pour ouvrir ce dialogue avec des mots simples, sans esquiver le mot qui fâche.
Un enjeu de civilisation, pas seulement de psychologie
Il y a, dans cette question apparemment intime, une leçon qui dépasse la sphère familiale. Une communauté qui apprend à ses enfants que la mort se nomme, que la perte se dit et que la vérité ne tue pas, est une communauté qui prépare ses citoyens à exiger la franchise dans tous les domaines. Une nation habituée aux euphémismes, aux « il est parti » qui ne disent ni où ni comment, est une nation plus docile devant les langues de bois politiques.
Le Gabon a trop souffert de paroles truquées, de transitions rebaptisées en démocraties, de ruptures présentées en continuités. Que la parole redevienne exacte, jusque dans les moments les plus douloureux de la vie domestique, est un exercice de rigueur dont notre pays aurait grand profit à s'appliquer, du berceau jusqu'aux instances de l'État.
Des ressources existent pour accompagner les parents
Les familles qui souhaitent aller plus loin ne sont pas démunies. Le reportage de SudOuest.fr signale le site « La vie, la mort, on en parle », qui rassemble des références bibliographiques adaptées à tous les âges. L'ouvrage classique de la psychiatre Ginette Raimbault, « L'enfant et la mort », publié chez Dunod, demeure par ailleurs une référence pour comprendre comment les enfants expriment leur deuil à travers leurs mots, leurs contes et leurs rêves.
Rien n'oblige les parents gabonais à reproduire les silences d'hier. La tradition pouvait avoir ses pudeurs ; la science, elle, a tranché : l'enfant supporte la vérité dite avec tendresse, et c'est le flou qui l'effraie.
Questions fréquentes
Faut-il dire « mort » à un enfant ou utiliser des images ?
Les spécialistes interrogées par SudOuest.fr recommandent d'employer le mot « mort » de manière factuelle. Les images consolantes peuvent dérouter l'enfant et engendrer des angoisses que l'adulte ne sait plus apaiser.
Un enfant peut-il se sentir coupable d'un décès ?
Oui. Audrey Bidoret et Marion Dumas alertent sur ce risque : l'imaginaire de l'enfant peut l'amener à croire qu'une bêtise a causé la mort d'un proche. Rappeler que la mort est naturelle, universelle et irréversible permet de prévenir cette culpabilité.
À partir de quel âge peut-on parler de la mort ?
Dès le plus jeune âge, selon les professionnelles de l'hôpital Pellegrin. Même sans parole, l'enfant perçoit l'absence à travers les sensations et les habitudes bouleversées.
