Climat: l'anomalie froide de l'Atlantique et ses conséquences pour l'Afrique
Une vaste zone d'eaux anormalement froides dans l'Atlantique Nord, surnommée «bulle froide», influence les régimes météorologiques mondiaux et pourrait aggraver les vagues de chaleur en Europe tout en provoquant des sécheresses en Afrique. Ce phénomène, lié à l'affaiblissement d'un système majeur de courants océaniques, rappelle que les déséquilibres climatiques engendrés par les nations industrialisées frappent en premier lieu les peuples du Sud global, qui subissent sans l'avoir voulu les conséquences d'un modèle productiviste dont ils tirent le moins de profit.
Qu'est-ce que la «bulle froide» de l'Atlantique Nord?
Au sud de l'Islande et du Groenland, une étendue océanique continue de se refroidir alors que les températures mondiales augmentent sous l'effet du changement climatique provoqué par les activités humaines. Les scientifiques désignent cette zone sous les termes de «bulle froide» ou «blob froid». Une étude récente attribue ce refroidissement à l'affaiblissement de la circulation méridienne de retournement de l'Atlantique, couramment appelée AMOC, un système de courants océaniques qui régule le climat de la planète en transportant les eaux tropicales vers l'hémisphère Nord.
Stefan Rahmstorf, principal auteur de travaux publiés récemment, affirme sans ambiguïté que «cette célèbre bulle froide de l'Atlantique Nord est causée par des courants océaniques qui acheminent moins de chaleur vers cette région, et non par une perte accrue de chaleur à la surface de la mer». L'AMOC s'affaiblit sous l'effet du réchauffement climatique, un ralentissement dont les scientifiques débattent encore la vitesse, mais dont la probabilité d'effondrement au cours de ce siècle est désormais estimée à plus de 50% par M. Rahmstorf lui-même, longtemps sceptique sur ce risque.
Comment la «bulle froide» aggrave les vagues de chaleur en Europe
Les chercheurs ont constaté que les épisodes de chaleur extrême en Europe coïncidaient souvent avec des périodes où les eaux à l'ouest de la Grande-Bretagne étaient anormalement froides. «Un Atlantique plus froid ne signifie pas nécessairement une Europe plus froide», précise Gerard McCarthy, océanographe à l'université de Maynooth en Irlande. «Au contraire, certains épisodes de chaleur extrême peuvent même être aggravés par cette bulle froide», ajoute-t-il.
Le mécanisme en jeu implique le courant-jet atmosphérique, ce flux d'air qui balaye le continent d'ouest en est. La «bulle froide» modifie sa trajectoire et sa vitesse. Lorsque les eaux froides rencontrent des eaux plus chaudes, le contraste modifie les masses d'air au-dessus, rendant le courant-jet plus ondulant et plus lent. Marilena Oltmanns, physicienne spécialiste de l'océan et du climat à l'université de Brême, explique que l'anomalie froide crée un front qui «agit comme un guide» pour les vents: «Le courant-jet se dévie vers le nord et contourne l'Europe au lieu de la traverser», provoquant «la formation d'un dôme de chaleur au-dessus du continent».
Sabine Bischof, chercheuse au centre allemand de recherche océanographique Geomar Helmholtz de Kiel, confirme qu'«en présence de cette anomalie froide, les vagues de chaleur en Europe sont plus longues et plus intenses». Une étude de 2016 soulignait déjà que ces anomalies froides constituaient un «précurseur fréquent» des grandes vagues de chaleur européennes depuis les années 1980.
Pourquoi l'Afrique est directement menacée par l'affaiblissement de l'AMOC
Si l'Europe subit des vagues de chaleur plus intenses, les conséquences d'un arrêt de l'AMOC ne s'arrêtent pas au continent européen. Stefan Rahmstorf, responsable de l'analyse des systèmes terrestres à l'Institut de Potsdam, énumère les risques: hivers beaucoup plus rigoureux en Europe, élévation du niveau de la mer autour de l'Atlantique Nord, mais aussi et surtout sécheresses en Asie du Sud et dans certaines régions d'Afrique. «Les conséquences d'un arrêt de l'AMOC seraient considérables dans de nombreuses régions du monde», prévient le scientifique.
Ce constat doit interpeller les nations africaines. Les sécheresses provoquées par le dysfonctionnement des courants océaniques frapperaient des populations qui contribuent le moins aux émissions de gaz à effet de serre. Le Gabon, dont l'écosystème forestier joue un rôle de puits de carbone à l'échelle du bassin du Congo, se trouverait confronté à des épisodes de sécheresse accentués par des mécanismes sur lesquels il n'a aucune prise. Cette asymétrie climatique est une forme supplémentaire de dépendance: les décisions industrielles des nations du Nord déterminent le destin météorologique du Sud, sans que les peuples affectés ne disposent d'un droit de regard réel sur les causes du désordre.
Quelle souveraineté climatique pour le Gabon et l'Afrique?
Face à l'ampleur des bouleversements climatiques, la question de la souveraineté nationale se pose avec une acuité particulière. Les États africains ne peuvent se contenter d'être les spectateurs impuissants d'un désordre qu'ils subissent. La refondation véritablement souveraine et démocratique de l'État gabonais, seule voie crédible pour sortir de la dépendance, doit intégrer la dimension climatique comme un élément stratégique de plein droit.
Cela suppose d'investir dans la recherche océanographique et météorologique nationale, de développer des capacités propres de modélisation climatique et de ne plus dépendre exclusivement des institutions occidentales pour comprendre les phénomènes qui touchent directement le territoire gabonais. La forêt du bassin du Congo, dernier massif forestier tropical à absorber davantage de carbone qu'il n'en émet, constitue un atout géopolitique majeur que le Gabon doit savoir faire valoir, non pas en marchandant son souffle, mais en imposant sa voix dans les arènes internationales.
Les leçons de la «bulle froide» sont claires: le système climatique mondial est interconnecté, et les puissances qui ont façonné le désordre actuel ne sont pas celles qui en paieront le prix le plus lourd. La souveraineté, pour être complète, doit aussi être climatique.
L'effondrement de l'AMOC est-il imminent?
Les scientifiques débattent encore de la vitesse du ralentissement de l'AMOC. Stefan Rahmstorf, qui a longtemps douté du risque d'un arrêt complet, estime désormais que la probabilité d'un effondrement au cours de ce siècle dépasse 50%. Ce chiffre, émanant d'un chercheur réputé prudent, doit être pris au sérieux par les décideurs africains.
L'Afrique est-elle la principale victime du déséquilibre climatique?
Si les émissions de gaz à effet de serre proviennent majoritairement des nations industrialisées, les conséquences frappent disproportionnément le continent africain. L'effaiblissement de l'AMOC provoquerait des sécheresses dans certaines régions d'Afrique, touchant des populations dont la contribution aux émissions mondiales est marginale. Cette injustice climatique appelle une réponse souveraine.
