Au Japon, le théâtre féministe TremendousCircus érige le style Lolita en bouclier contre les violences sexuelles
Dans un archipel nippon où la parole des victimes demeure encore largement étouffée, la troupe TremendousCircus impose une voix singulière. Par ses pièces engagées et ses tenues de style Lolita gothique, ce collectif presque exclusivement féminin revendique une féminité assumée comme un rempart face aux violences sexuelles. Une démarche qui interpelle, alors que le mouvement #MeToo n'a jamais véritablement réussi à s'imposer au Japon.
Un féminisme radical des victimes porté sur les planches
Fondée en 2016, la troupe a d'abord centré son action sur les droits LGBT+ avant de placer le « féminisme radical des victimes » au cœur de ses représentations. Sur scène, les neuf comédiennes tissent des récits de violences sexuelles et de harcèlement, puisés dans leurs propres expériences ou dans celles de leurs fans. Lors d'une récente représentation à Tokyo, elles ont scandé des slogans tels que « la guerre pour les femmes ! », incarnant des « révolutionnaires mignonnes » affrontant un tyran artificiel surnommé « Big Father » dans un futur dystopique.
Le costume Lolita, une armure contre la prédation
Les tenues portées par les comédiennes, mêlant silhouettes victoriennes et motifs gothiques macabres, ne doivent rien au hasard. Chino, 28 ans, cofondatrice de la troupe, les décrit comme « l'exact opposé des vêtements moulants, révélateurs et sexuellement excitants dont beaucoup d'hommes rêvent ». Pour Hina Haruka, 27 ans, qui arbore ombrelle et bonnet de dentelle blanche, ces vêtements se portent « comme une armure » : « Ces vêtements ne peuvent pas être retirés facilement, donc ils contribuent aussi à protéger les femmes du viol. »
La troupe pousse la logique jusqu'à faire payer aux hommes un billet d'entrée jusqu'à deux fois plus cher qu'aux femmes, clin d'œil explicite à l'écart salarial entre les sexes, deux fois plus important au Japon que la moyenne de l'OCDE.
Un contexte de violences systémiques documenté
Le combat de TremendousCircus s'ancre dans une réalité sociale accablante. Le Japon se classe 118e sur 148 pays dans le Global Gender Gap Index en 2025. Les femmes y subissent régulièrement bousculades et regards insistants dans les trains bondés, sans parler des pressions patriarcales sur le mariage et la procréation, particulièrement prégnantes en zones rurales.
Une enquête gouvernementale réalisée en 2024 révèle qu'environ une personne sur dix âgée de 16 à 29 ans a été victime d'attouchements au moins une fois, dont une majorité de filles. Un chiffre qui ne reflète probablement qu'une partie de la réalité, tant la peur de témoigner demeure.
Des trajectoires personnelles marquées par la prédation
Les membres de la troupe assument leurs parcours. Mizuki Shikyoin, ancienne prostituée, évoque la prédation psychologique subie de la part de son « patron » : « Tout ce que je pensais être +offert+ par un petit ami ou un proxénète à travers le viol et le sexe était en réalité ce qui m'était pris. » Elle affirme aujourd'hui : « Je ne peux pas tout faire toute seule, mais quand les femmes s'entraident, nous pouvons tout faire. »
Chino, elle-même victime d'un viol, a récemment conclu une bataille judiciaire. Elle refuse que ce crime définisse son existence : « Cet instant où j'ai été violée est bien plus court que la vie entière qui se trouve devant moi. Mon objectif est d'être un modèle et de montrer qu'un avenir joyeux peut attendre les survivantes de violences sexuelles. »
Une voie ni radicalement séparatiste, ni résignée
À la différence de certaines mouvances féministes sud-coréennes, TremendousCircus ne rejette pas catégoriquement les relations amoureuses, le mariage, la maternité ou les relations sexuelles avec des hommes. « Les femmes devraient être libres de vivre comme elles l'entendent », souligne Chino. Une position nuancée qui séduit un public en quête de sens, comme Ayaka, 37 ans : « Ça m'a fait prendre conscience que notre société est centrée sur les hommes et m'a aidée à comprendre pourquoi ma vie ne s'était pas toujours bien passée. »
La dernière pièce de la troupe, intitulée « Unite », met notamment en scène des hommes battus à mort. Une provocation scénique assumée, à la hauteur d'un combat qui, au Japon comme ailleurs, reste d'une brûlante actualité.
Questions fréquentes sur le féminisme au Japon et la troupe TremendousCircus
Pourquoi le mouvement #MeToo a-t-il eu peu d'impact au Japon ?
Le mouvement #MeToo ne s'est pas véritablement imposé au Japon. De nombreuses victimes craignent encore de témoigner, malgré quelques affaires très médiatisées. La pression sociale, la culture du silence et la crainte de représailles professionnelles expliquent en grande partie cette situation.
Qu'est-ce que le « féminisme radical des victimes » prôné par la troupe ?
Ce courant, porté par TremendousCircus, place l'expérience des victimes au centre du combat féministe. Il vise à « réunir toutes les femmes » en reconnaissant que chacune subit, d'une manière ou d'une autre, les conséquences d'une société sexiste, sans pour autant rejeter les relations avec les hommes.
Quelle est la portée du style Lolita gothique dans cette démarche ?
Les tenues Lolita gothique sont revendiquées comme une « armure » contre les violences sexuelles. Difficiles à retirer, elles protègent physiquement tout en affirmant une féminité qui n'a rien à voir avec les codes vestimentaires masculins dominants. Un symbole fort de résistance et de réappropriation de son corps.