Protection de l'enfance : quand les institutions abandonnent leurs professionnels
Depuis plus de deux décennies, les recherches en protection de l'enfance documentent une réalité préoccupante : les professionnels du secteur présentent des niveaux élevés de détresse psychologique, d'épuisement professionnel, de fatigue compassionnelle et de stress traumatique secondaire. Face à ces enjeux majeurs de santé mentale, les stratégies actuelles valorisent les réponses individuelles, notamment à travers la formation des professionnels. Très peu de recherches ou d'initiatives politiques ciblent le fonctionnement des institutions elles-mêmes.
Des travaux finlandais, norvégiens, ainsi que de nombreuses autres études internationales arrivent à des constats similaires : travailler auprès d'enfants en danger, de familles en crise et de situations marquées par la violence ou les traumatismes expose les intervenants à des risques psychologiques importants.
Rien de surprenant. Cependant, au Québec comme en France, nos institutions semblent toujours fonctionner en méconnaissance de cette réalité. Les indicateurs de santé des enfants « protégés » n'évoluent pas à la hausse, et les inégalités dont ils sont victimes par le système même chargé d'assurer leur développement augmentent.
Une approche institutionnelle pour comprendre la détresse des intervenants
Depuis cinq ans, un consortium entre l'Université du Québec à Montréal et l'Agence Kalía, en France, vise à identifier les meilleurs leviers institutionnels pour répondre aux besoins des professionnels sans leur faire porter de responsabilité supplémentaire. À travers des revues de littérature, des études d'étalonnage et des études qualitatives, l'équipe de recherche a pu identifier que, pour agir sur la qualité des services, il fallait s'adresser simultanément au fonctionnement institutionnel, au management et à la résilience professionnelle.
Les individus et les institutions
Les approches traditionnelles en psychologie du travail se sont longtemps attachées à comprendre pourquoi certains professionnels, exposés aux mêmes contraintes, tombent en épuisement professionnel ou développent de la détresse psychologique alors que d'autres semblaient mieux y faire face. Les recherches ont ainsi porté sur les caractéristiques individuelles, les stratégies d'adaptation, les compétences émotionnelles ou encore les interventions visant à renforcer la résilience et le soutien aux équipes.
Ces travaux ont permis de mieux comprendre les mécanismes individuels de l'épuisement. Ils n'ont toutefois pas suffi à enrayer les difficultés observées dans des secteurs particulièrement exigeants comme la protection de l'enfance.
Depuis une quinzaine d'années, la littérature a progressivement déplacé son regard. En 2015, les travaux d'Elizabeth L. Lizano, chercheuse américaine en travail social, et de Michàlle E. Mor Barak, professeure de travail social à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA), ont montré que la santé mentale des professionnels dépend largement des conditions dans lesquelles ils exercent leur travail.
La même année, la revue systématique de Paula McFadden, chercheuse nord-irlandaise spécialisée dans le bien-être des travailleurs sociaux, réalisée avec Andrew Campbell et Brian Taylor, de l'Université d'Ulster, aboutissait à des conclusions similaires. Charge de travail, soutien organisationnel, qualité de la supervision, stabilité des équipes et culture institutionnelle apparaissent ainsi comme des déterminants majeurs du bien-être psychologique des intervenants, et donc des conditions dans lesquelles les institutions sont en mesure d'exercer leur mission.
Autrement dit, les difficultés observées ne relèvent pas seulement de la capacité des individus à faire face à des situations complexes. Elles sont également liées à la manière dont les institutions organisent le travail de protection. Cela paraît normal. Qui veut voyager loin devrait ménager sa monture.
L'institution au service de ses professionnels
Mais cela étant dit, si l'on consulte les nombreux rapports gouvernementaux portant sur la qualité des services de protection de l'enfance, on ne peut que constater qu'une question fondamentale reste dans l'ombre : que se passe-t-il lorsque les professionnels vont mal ? Et que peuvent faire les institutions pour faire en sorte de prévenir ce mal-être ?
La protection de l'enfance repose largement sur des activités qui mobilisent le jugement humain : évaluer des situations ambiguës, construire des relations de confiance avec les familles, prendre des décisions dans l'incertitude, coordonner des partenaires ou maintenir une continuité relationnelle auprès des enfants. Dans un tel contexte, il paraît difficile de considérer l'état psychologique des professionnels comme une simple conséquence périphérique du système. Les données nous apprennent justement que la qualité de vie au travail est le principal facteur de réussite des interventions.
Une profession technocratisée
Les travaux de l'équipe franco-québécoise auprès de professionnels français de la protection de l'enfance ont permis d'éclairer cette question sous un autre angle.
Les participants ne décrivaient pas seulement de la fatigue ou de la détresse. Ils et elles rapportaient une expérience marquée par l'urgence permanente, la difficulté à prioriser les situations, l'impression de « désamorcer des bombes » sans jamais résoudre les problèmes de fond, ainsi qu'une charge administrative qui concurrence directement le temps consacré aux enfants et aux familles. Plus encore, plusieurs évoquaient la difficulté croissante à disposer d'espaces permettant de réfléchir collectivement aux situations rencontrées.
Ces travaux convergent vers une idée simple : la qualité de l'intervention dépend en partie de la capacité des institutions à soutenir la capacité de penser de leurs professionnels.
Or cette question est rarement formulée ainsi. Lorsqu'une détresse psychologique est observée, la tentation est souvent de rechercher des solutions centrées sur les individus : soutien psychologique, gestion du stress, développement de la résilience ou formation. Ces réponses sont importantes. Elles peuvent cependant conduire à négliger une interrogation plus fondamentale : que nous apprend cette souffrance sur les organisations qui la produisent ?
Cette question dépasse largement le seul champ de la protection de l'enfance. Elle renvoie à une difficulté récurrente dans les sciences humaines et dans les politiques publiques : celle de distinguer ce qui relève des personnes de ce qui relève des institutions. Lorsque des problèmes collectifs sont principalement observés à travers leurs manifestations individuelles, le risque est de psychologiser des phénomènes dont les déterminants sont en partie organisationnels, sociaux ou politiques.
Pour vraiment remettre les professionnels au centre de l'équation
Les recherches disponibles ne permettent pas encore d'affirmer que la détresse psychologique des professionnels affecte directement la qualité des décisions prises auprès des enfants et des familles. Elles montrent toutefois que cette détresse est associée au roulement de personnel, à l'absentéisme et au désengagement professionnel.
Le parcours des enfants confiés à la protection de l'enfance est d'emblée marqué par la discontinuité relationnelle. Comment penser traiter les effets de cette discontinuité par une autre forme de discontinuité. Comment le roulement de personnel ou le recours désormais courant aux agences de travail temporaire peut-il servir l'intérêt des enfants les plus vulnérables de nos sociétés ?
Il faut urgemment considérer la santé mentale des professionnels comme un facteur essentiel à la réussite de nos services. Il s'agit bien sûr d'un enjeu de bien-être au travail, mais également d'un indicateur de la capacité des institutions à remplir leur mission. Car lorsqu'un système chargé de protéger les enfants peine à protéger celles et ceux qui portent cette responsabilité au quotidien, ce n'est pas seulement un problème de santé mentale. C'est une information précieuse sur l'état du système lui-même.
Cette réflexion, bien que menée dans les contextes québécois et français, résonne avec une acuité particulière dans nos États où les services sociaux, souvent fragilisés par des décennies de gestion technocratique et de déficit de moyens, peinent à assurer leurs missions fondamentales. La leçon est universelle : aucune réforme ne saurait aboutir si elle néglige celles et ceux qui en portent la charge quotidienne.