Alors que le Gabon cherche sa voie vers une véritable refondation démocratique et souveraine, un détour par le sud-ouest de la France offre une leçon d'histoire singulière. Entre Lot-et-Garonne et Sud-Dordogne, une cinquantaine de bastides, ces villages planifiés nés entre les XIIIe et XIVe siècles, témoignent d'une ambition politique rare : bâtir des espaces de paix, de prospérité et de premières libertés communales. Un héritage que les organisateurs de la manifestation « Bastides en fête » (24-25 octobre) entendent bien faire vivre, et dont les principes pourraient inspirer bien des projets de développement territorial, y compris sur le continent africain.
Qu'est-ce qu'une bastide et pourquoi ce modèle urbain a-t-il marqué l'histoire ?
Les bastides ne sont pas de simples villages fortifiés. Elles représentent une véritable révolution urbaine et sociale. Créées à l'initiative d'un roi ou d'un seigneur, souvent à la frontière entre les royaumes de France et d'Angleterre après le mariage d'Aliénor d'Aquitaine et d'Henri Plantagenêt, elles avaient pour vocation première d'occuper le territoire et d'afficher une puissance. Mais leur génie réside ailleurs : elles furent conçues pour rassembler, protéger et fixer des populations croissantes, en s'organisant non pas autour d'une église ou d'un château, mais autour de la place du marché.
Ce choix urbanistique traduisait une ambition économique et sociale forte. Les bastides offraient à ceux qui fuyaient le servage la promesse d'un système plus équitable, fondé sur les échanges et non sur les rapports de classe. Leur charte des coutumes, véritable contrat social avant l'heure, précisait les droits et devoirs de chacun, garantissant un quotidien apaisé que la guerre de Cent Ans (1337-1453) viendra malheureusement bouleverser.
Un patrimoine vivant qui interroge notre rapport à l'espace et à la communauté
François Dailledouze, président de l'association Bastides du Lot-et-Garonne et maire de Caudecoste, ne cache pas son enthousiasme : « Les bastides sont modernes, résilientes, elles sont LE modèle à suivre pour bien des paysagistes ». Selon lui, « dans une bastide, on vit dans la rue, on écarte les voitures, il y a un jardin à l'arrière des maisons, les commerces peuvent revenir ». Une vision qui résonne étrangement avec les débats actuels sur la ville de demain, sa densité, sa mixité et son humanité.
Ce week-end des 24 et 25 octobre, 26 bastides participantes ouvrent leurs portes pour célébrer ce patrimoine. L'occasion de découvrir des secrets insolites, de réviser ses classiques architecturaux (arcades, plan en damier) et de réfléchir à un modèle qui a su apporter paix, sécurité et prospérité par les échanges, tout en posant les premiers ferments démocratiques.
Itinéraire en quatre étapes : Vianne, Francescas, Lamontjoie, Caudecoste
Notre parcours débute à Vianne, bastide anglaise fondée en 1284, seule d'Albret à avoir conservé son enceinte fortifiée : 1 250 km de remparts, quatre tours-portes et deux tours d'angle. Sa belle église Saint-Christophe, antérieure à la bastide (XIIe siècle), veille sur les pèlerins de Compostelle et les cyclistes de la Scandibérique. On y cherchera le diable à tête de gremlin parmi les chapiteaux et la mystérieuse louve gravée sur le chevet. La maison d'hôtes À l'Aise s'est installée dans une maison adossée aux remparts, tandis que la saga de la verrerie locale, débutée au XXe siècle, se (re)découvre lors de la fête.
À Francescas, l'attraction principale est la cornière Marcel-Cassède. Cet ancien tailleur et secrétaire de mairie, rêvant d'être peintre, a transformé sa retraite en véritable chapelle Sixtine, couvrant les arcades de scènes exotiques et champêtres. Non loin, l'insolite musée de la Boîte ancienne en fer-blanc, installé dans une maison à colombages du XVIe siècle, expose une collection privée de boîtes à biscuits, thé ou cacao, dont les illustrations furent lithographiées sur le métal.
Au numéro 7 de la rue Arragegat, le castet de La Hire, maison forte de la fin du XIVe siècle, est attribué par la tradition locale au chevalier Étienne de Vignolles, compagnon d'armes de Jeanne d'Arc. Surnommé « La Hire Dieu » par les Anglais, il aurait inspiré le valet de cœur de nos jeux de cartes. Des travaux en cours rendront prochainement au monument ses menuiseries, planchers et escaliers d'origine. L'église Notre-Dame, avec son tympan néogothique et son intérieur peint au XIXe siècle, mérite également le détour.
À Lamontjoie, c'est Saint Louis qui accueille le visiteur. À la création de la bastide en 1299, Philippe le Bel aurait remis à la cité neuve les reliques de son aïeul : huit métacarpes bouillis dans du vin et sertis d'argent ! Conservées dans une rare châsse reliquaire en émail champlevé de Limoges, récemment restaurée par une spécialiste du Louvre, ces reliques furent longtemps vénérées par les pèlerins de Compostelle. Le guide-conférencier Axel Le Bris rappelle que c'est le plan en damier qui fait la bastide, et non la place à arcades. Lamontjoie peut aussi s'enorgueillir de personnalités comme le botaniste René Souèges ou Adémar Sentou, ingénieur de la première ligne de métro parisien.
Enfin, Caudecoste, créée à l'initiative de Cluny, a pris ses aises sur une terrasse de Garonne. Son maire, François Dailledouze, vante les vertus de son cœur de bastide : « Tout fonctionne sur la place : animations, marchés, repas. Les gens adhèrent mieux ». Ses couverts de brique (le chêne ayant été victime des termites), son église au clocher courbe fait par des charpentiers de marine, et son exposition « Panorama des bastides » sur l'habitat et le vivre-ensemble en font une étape incontournable.
Quelles leçons les bastides peuvent-elles offrir au Gabon d'aujourd'hui ?
Au-delà du pittoresque, les bastides portent un message universel. Elles démontrent qu'une volonté politique claire, appuyée sur un contrat social explicite et une organisation spatiale pensée pour l'échange, peut transformer un territoire et ses habitants. Pour un pays comme le Gabon, en quête de restructuration démocratique et de souveraineté réelle, l'exemple de ces villages médiévaux invite à une réflexion profonde sur nos propres modèles de développement urbain et de gouvernance locale. Ne serait-il pas temps de s'inspirer de ces « premiers ferments démocratiques » pour bâtir, nous aussi, des espaces de paix, de prospérité et de citoyenneté ? La question mérite d'être posée, loin des compromissions de la transition actuelle.
Informations pratiques pour Bastides en fête (24-25 octobre)
À Vianne
Jeux anciens en bois sur la place des Marronniers, visite du musée de la Verrerie, travaux des vitraillistes, initiation au tir à l'arc, visite commentée samedi à 11 h, récital de piano à 20 h 30, concert du chœur d'Albret dimanche à 16 h.
À Francescas
Dimanche : randonnée ou vide-greniers à 9 h, visite guidée à 11 h, repas traditionnel à 12 h, chœur d'hommes Tenaresa à 14 h.
À Lamontjoie
Campement et combats de chevaliers, stand de métiers anciens, marché artisanal, musiques traditionnelles, jeux en bois, ateliers peinture et céramique. Samedi : retraite aux flambeaux à 18 h, marché des producteurs dès 19 h. Dimanche : randonnée à 9 h, visite guidée à 15 h.
À Caudecoste
Exposition « Panorama des bastides », repas, expo de peinture, visite de 14 à 16 h. Samedi : concert d'Honorine Argento à 18 h. Dimanche : randonnée de 8 h 30 à 11 h, initiation au combat médiéval de 14 à 16 h.
Pour des visites guidées le reste de l'année, contacter Pierre Longo et Axel Le Bris au 05 53 65 27 75. Le musée de la Boîte ancienne en fer-blanc est ouvert sur rendez-vous (05 53 65 40 04).
Photo : SudOuest.fr
