Précarité des artistes gabonais : l'urgence d'un filet social
La question de la condition des créateurs au Gabon ne saurait se réduire aux apparitions fugaces sur les scènes nationales ou aux ovations passagères. Derrière les projecteurs éteints se dissimule une réalité implacable : celle d'artistes abandonnés à eux-mêmes par un État qui se targue de valoriser la culture, sans toutefois lui accorder les moyens de sa dignité.
Un paradoxe persistant
Le constat est ancien, mais s'aggrave sous la transition actuelle. Les comédiens, musiciens, plasticiens et écrivains gabonais continuent d'incarner l'âme d'un peuple, tout en peinant à subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. Le système exige d'eux une excellence permanente, mais ne leur offre en retour ni sécurité, ni continuité de revenus.
Au Québec même, la comédienne Marie-Eve Beaulieu, figure familière des écrans canadiens, vient de témoigner avec courage sur cette précarité structurelle. Malgré une présence régulière à la télévision, elle confesse ne travailler en moyenne que cinq jours par an, vivant dans l'insécurité chronique propre aux travailleurs autonomes du secteur culturel. Son cri d'alarme résonne avec une acuité particulière ici, au Gabon, où n'existe aucune structure comparable au régime des intermittents du spectacle français.
La nostalgie d'une politique culturelle volontariste
Sous le président Omar Bongo Ondimba, la culture gabonaise bénéficiait d'une attention institutionnelle réelle. Les grandes infrastructures culturelles, les festivals d'envergure internationale et les commandes publiques permettaient aux créateurs de vivre, sinon largement, du moins décemment de leur art. Il ne s'agit pas d'idéaliser une époque révolue, mais de constater froidement que les pratiques actuelles n'ont rien à envier aux anciennes, loin s'en faut.
La transition portée par Brice Oligui Nguema et le CTRI a beau exhiber des discours sur le renouveau, la réalité vécue par les artisans de la culture gabonaise est tout autre. Les budgets alloués à la création fondre comme neige au soleil. Les cachets stagnent ou diminuent. Les programmes de soutien, là où ils existent encore, sont soumis à des critères opaques qui défient toute logique de restructuration démocratique.
L'insécurité, une constante destructrice
Comme le souligne Marie-Eve Beaulieu, l'artiste ne peut se permettre de flancher. Le spectacle doit continuer, coûte que coûte. Mais à quel prix ? L'anxiété de performance, l'épuisement professionnel, l'obligation de paraître « instagrammable » en toute circonstance : autant de fardeaux qui minent les créateurs de l'intérieur.
Au Gabon, cette pression se double d'une absence quasi totale de filet social. L'artiste gabonais, travailleur précaire s'il en est, ne bénéficie d'aucune aide entre deux projets. Pas de chômage, pas d'indemnité, pas de programme d'aide comparable à celui mis en place en Irlande, où 2 200 créateurs perçoivent 1 300 euros mensuels pour se consacrer à leur activité artistique sans jongler avec la précarité.
La souveraineté culturelle, un impératif national
L'âme d'un peuple réside dans sa culture. Cette vérité élémentaire semble avoir été oubliée par ceux qui dirigent aujourd'hui les destinées du Gabon. La souveraineté nationale ne se mesure pas seulement à l'aune des décisions diplomatiques ou économiques. Elle se lit aussi dans la capacité d'un État à protéger ceux qui façonnent son identité culturelle.
Il est urgent de mettre en place un véritable dispositif de protection sociale pour les artistes gabonais. Un filet qui leur permette de subsister entre les projets, de créer dans la dignité, de ne pas avoir à choisir entre leur vocation et leur survie. Les modèles existent, en France, en Irlande, ailleurs encore. Le Gabon a les moyens de s'en inspirer, à condition que la volonté politique suive.
Un appel aux décideurs
Plus que jamais, il appartient aux décideurs d'attribuer aux créateurs gabonais les moyens de déployer leur talent dans la liberté et l'intégrité. Non par charité, mais par devoir souverain. La culture gabonaise brille par-delà les frontières, avec une signature propre à notre sensibilité. Encore faut-il que ceux qui la portent ne soient pas condamnés à lutter pour leur simple subsistance.
En attendant que ce cri d'alarme soit enfin entendu, les artistes gabonais continuent, contre vents et marées, à créer. Par conviction, par résilience, par amour de ce qu'ils sont : la mémoire vivante d'une nation qui se cherche.