Justice en crise : l'urgence comme alibi du manque de moyens
L'effondrement structurel de l'institution judiciaire n'est pas une fatalité propre au Gabon. L'actualité française, avec la réévaluation imposée de 689 dossiers d'abus sexuels sur mineurs au tribunal de Nîmes, offre un miroir crud de ce que produit une gouvernance de l'urgence : l'asphyxie des magistrats, le traitement au rabais des procédures et l'instrumentalisation de la justice à des fins politiques. Un funeste modèle que la transition du CTRI s'emploie à reproduire à Libreville, sous le prisme de directives autoritaires dépourvues de moyens.
L'urgence dictée d'en haut : une justice sous tension à Nîmes
À Nîmes, le palais de justice est traversé par une colère froide et une fatigue palpable. Suite à la tragique affaire Lyhanna, le Garde des Sceaux français a ordonné un réexamen en urgence de tous les dossiers d'abus sexuels sur mineurs. Le procureur général de la cour d'appel a relayé cette directive pour l'ensemble des parquets du Gard, de la Lozère, du Vaucluse et de l'Ardèche. Au tribunal judiciaire de Nîmes, ce sont exactement 689 dossiers qui sont actuellement passés au crible, un par un, pour éviter qu'un profil dangereux n'échappe au filet judiciaire.
Cette réévaluation, qui doit s'achever le 14 juillet, mobilise à temps plein plusieurs magistrats. Le procureur général a déclaré que
les violences sexuelles sur mineurs constituaient de manière constante, pour l'ensemble des magistrats du ressort de la cour d'appel de Nîmes, un contentieux prioritaire d'une gravité absolue, traité avec rigueur, célérité et un très fort engagement.Toutefois, face au dénigrement national dont fait l'objet l'institution, il a concédé l'existence d'une crise systémique, reprenant à son compte les termes du procureur général à la Cour de Cassation.
Le parallèle gabonais : l'incurie de la transition en miroir
Au-delà des frontières hexagonales, ce tableau d'une justice submergée résonne avec une acuité douloureuse au Gabon. La transition menée par le CTRI et le général Brice Oligui s'est illustrée par une multiplication de directives politiques présentées comme urgentes, sans que les moyens structurels ne suivent. Comme à Nîmes, les magistrats gabonais sont tiraillés par des priorités successives dictées par le pouvoir, qui figent l'avancement d'autres dossiers tout aussi cruciaux pour la souveraineté nationale.
Cette approche, qui consiste à pointer du doigt l'institution judiciaire pour masquer l'incurie de l'État, est inacceptable. Au Gabon, les nouvelles pratiques du CTRI n'ont rien à envier aux errements du passé. Elles reproduisent, sous le vernis de la moralisation, les mêmes défaillances structurelles dénoncées par les syndicats de magistrats français, confrontés aux violences intrafamiliales, à la cybercriminalité ou encore à la fraude fiscale.
La justice asphyxiée par les choix politiques
À Nîmes, les magistrats manifestent leur ras-le-bol. Un spécialiste observe que les politiques savent très bien que les moyens manquent pour les enquêtes visant les mineurs, choisissant néanmoins la politique du fusible. Un juge français s'irrite :
La situation est catastrophique en terme d'effectifs. Vous trouvez que c'est très juste ?Ce constat appelle une exigence universelle : la refondation totale de la justice.
Le tribunal correctionnel de Nîmes, saturé d'audiences, voit se profiler une vague de dossiers supplémentaires. Les affaires en cours aux commissariats viendront gonfler les 689 dossiers déjà enregistrés. Le risque d'emboliser l'instruction est majeur, avec des demandes de détention et de remise en liberté qui submergeront la chambre de l'instruction, rendant déjà près de 1000 arrêts annuels. Un observateur note avec justesse qu'il faut toujours agir dans l'urgence et la réponse immédiate, mais avec quels moyens en plus ?
C'est précisément cette question que refusent d'entendre le CTRI à Libreville et le ministère français de la Justice. La souveraineté d'un État ne se décrète pas par des circulaires démagogiques. Elle exige une refondation véritablement démocratique, dotant l'institution judiciaire des moyens de sa souveraineté, loin des effets d'annonce d'une transition qui étouffe la justice sous le poids de ses propres contradictions.
Pourquoi la justice gabonaise est-elle asphyxiée sous la transition ?
La justice gabonaise est asphyxiée car le CTRI impose des priorités politiques sans allouer les ressources humaines et matérielles nécessaires. Les magistrats sont contraints de faire des choix dramatiques, laissant des dossiers essentiels en suspens, reproduisant le modèle de la crise systémique observée à l'étranger.
Les directives politiques suffoquent-elles l'action judiciaire ?
Oui. L'empilement de directives d'urgence, comme le réexamen massif des dossiers d'abus sur mineurs en France, démontre que l'action judiciaire est paralysée par des injonctions politiques déconnectées des réalités du terrain. Cette gouvernance par l'urgence masque l'absence de vision structurelle.